Les Gardes.

Et puis il y a eu les gardes, au début on s’est débrouillé tout seuls Nicole et moi, parfois on venait me chercher sur le terrain de foot le dimanche. Mais après sept années comme cela c’était devenu intenable alors on a organisé avec quelques autres communes voisines des gardes de weekend et par la suite les gardes de nuit….  Mais ce qu’il faut savoir c’est qu’à l’époque il n’y avait pas de portable, que sur de nombreuses communes les chemins et petites routes n’étaient pas identifiés et de plus les maisons n’y étaient pas numérotées. Je vous assure que se retrouver dans la nuit en pleine campagne à la recherche d’un mas qui devait se trouver à « 500 mètres après le pin au début du chemin… » dans une zone où il y a plein de chemins et pleins de pins, cela apprend la patiente….

J’ai parfois essayé de frapper à la porte de maisons pour avoir accès à leur téléphone et tenter de joindre la personne qui m’attendait. Mais j’ai rapidement compris que c’était illusoire : bien peu de gens acceptent d’ouvrir leur porte à deux heures du matin à un inconnu, fusse-t-il médecin, pour lui donner accès au téléphone…. 

Alors je connaissais par cœur l’emplacement de toutes les cabines téléphoniques du canton, pour pouvoir appeler la personne quand je ne trouvais pas où rappeler Nicole qui assurait la permanence téléphonique, d’ailleurs je la rappelais systématiquement en sortant d’une visite parfois à 20 km de chez moi pour demander s’il n’y avait pas autre chose dans le coin avant de rentrer… Avec l’expérience, quand je sentais les explications trop imprécises, je donnais rendez vous à la famille du patient devant la mairie ou la poste la plus proche : « Je vous retrouve là, allumez vos warnings et vous me mènerez chez vous. »

Des appels « abusifs » il y en eu : À deux heures du matin : « je vous ai fait venir parce que je n’arrivais pas à dormir !» réponse : « moi j’y arrivais bien ! »

    « Je vous appelle à 22 heures parce que j’ai mal à la gorge et de la fièvre depuis ce matin » question, « mais pourquoi si tard ? » ; « Parce qu’avant je travaillais ! » ; « Ben moi aussi, et pourquoi ne pas attendre demain » ; « Parce que demain matin on part tôt pour aller voir ma mère ! »

    Appelé dans la nuit pour un petit qui allait très mal, en arrivant chez les patients après un quart d’heure de routes de campagne. On m’attrape avant que j’aie le temps de sonner à la porte : « Ne sonnez pas, maintenant il dort, on vous l’amène demain matin… » 

    Une patiente appelle à 6 heures, le matin pour une sciatique soi-disant hyper algique, Lorsque j’arrive, elle n’est pas trop mal et souhaite juste une injection car elle est habituée et elle a les produits ordonnés par son médecin traitant. Question : « pourquoi ne pas avoir attendu 8 heures pour appeler votre médecin et régler cela avec lui ? » ; « parce qu’il faut que j’aille au travail à 8 heures. »

Mais dans la journée aussi il y avait des demandes curieuses. Une de mes patientes m’appelle un soir à 19h30 : « vous pouvez pas aller chercher Marc (c’était aussi mon patient) il est encore au bistrot et c’est l’heure du repas ! » ; « mais je ne peux pas faire ça pourquoi me demandez-vous ça ? » ; « Ben vous êtes son docteur et vous lui avez dit de moins boire ! alors vous il vous écoutera, tandis que moi, il rigole !! »

Mais le mieux, c’est ce patient qui m’appelle un matin vers 10h00, il est très énervé : « Ce matin, vous avec vu mon épouse en consultation, elle est en pleurs, qu’est ce qui se passe, dites-moi ce que vous lui avez dit ! » J’essaie de lui expliquer qu’il ne s’était rien pass et que je ne pouvais en parler au téléphone. Mais il était vraiment énervé ! il me dit : « Vous l’avez mis dans un état pas possible, je viens en parler avec vous et je viens vous casser la gueule ! » ; craignant de le voir débarquer au milieu de ma consultation, je trouve une pirouette « Oui, nous pourrions en discuter, mais la salle d’attente est pleine et cela ne va pas être possible ce matin. Alors je vous propose de vous voir en rendez-vous à mon cabinet médical à 16h30. » bien que très énervé il accepte. Bien sûr à 16h30 j’avais deux copains dans la salle d’a côté prêts à intervenir…. Mais tout s’est bien passé, il a été fort aimable. Mais quand même, c’est la première fois et la seule fois où j’ai donné à quelqu’un, un rendez-vous pour qu’il vienne me casser la gueule.