L’Hôpital de  Tarascon :

Et puis il y a eu le stage de fin d’étude un an dans un hôpital. On jouait le rôle d’interne. Comme on n’avait pas passé le concours d’internat, nous n’étions pas internes mais « Faisant fonction d’interne » Nous avions choisi de travailler à l’hôpital et de Tarascon, pensant que nous apprendrions mieux notre métier, que dans les services d CHU que nous avions fréquentés pendant 6 ans. Ce fut une année géniale, Il y avait six services de médecine avec la radiologie. Nous étions 6 internes, nous mangions ensemble midi et soir et nous partagions tout, enfin presque pas les femmes mais en revanche on mettait les ennfant en commun et on les récupérait le soir.

Nous faisions un tour de garde tous les jours et un autre pour le weekend. En fait les patrons passaient la matinée à l’hôpital puis à partir de 13H c’était nous qui assurions, ils allaient dans leur secteur privé : Clinique ou cabinet… parfois certains d’entre eux faisaient un saut vers 18h. on appelait cela la contrevisite, mais la plupart du temps jusqu’à 8 Heures le lendemain, nous nous débrouillions. On avait les numéros de téléphone des chefs de services et on pouvait les appeler… Mais il fallait que cela en vaille la peine. Une nuit c’est un bus entier qui a été dans le fossé ; des dizaines de blessés plein de points de suture à mettre. Bon, là l’interne de garde a appelé les copains et on a tous donné un coup de main … Sacré nuit !

Il y eu d’autres anecdotes. Un jour en fin de repas de midi, l’interne de garde est appelé par l’infirmière d’accueil « Faut venir voir : y a un type qui a été piqué par un scorpion. » lui paniqué « qu’est-ce qu’il faut faire ? » on s’est tous jetés dans les livres et oui il n’y avait pas internet ! et on a trouvé la réponse : « vas y tranquille, le scorpion de Provence n’est pas bien dangereux. Tu le traites comme n’importe quelle piqure d’insecte. » alors il rappelle l’infirmière « Bon j’arrive dans 5 minutes. Mais pour le scorpion de Provence, c’est pas bien grave… » ; et l’infirmière : « Oui mais il a été piqué par un scorpion d’Afrique, il rentre juste de voyage ! »  « Quoi ! un scorpion d’Afrique ! je vais arriver. » ; « et les gars faut m’aider il a été piqué par un scorpion d’Afrique ! »  Et nous de replonger dans nos livres :  Scorpion d’Afrique ? Scorpion d’Afrique ? mais rien ! « Vas-y on continue à chercher et on t’appelle dés qu’on a quelque chose. » Et le voilà parti bien embêté pour aller traiter cette urgence. Mais dix minutes après le téléphone sonne de nouveau, c’est notre copain qui est écroulé de rire : « cherchez plus les mecs, il s’est fait piquer il y a trois mois et il n’y a plus rien à faire. »

Et dans les petits hôpitaux dits périphériques, les internes changeaient chaque année mais pas certains clients : Les SDF qui savaient que les jeunes internes pouvaient être abusés assez facilement. L’un d’entre eux présentait une luxation récidivante de l’épaule, il savait se déboiter l’épaule à la demande et se la remettre en place tout seul. Mais s’il se présentait vers 19h aux urgences il savait qu’un jeune médecin verrait une épaule déboitée qu’il faut remettre en place mais devant l’absence de douleur, il déciderait de mettre le patient dans un lit en attendant le chirurgien le lendemain matin. Et hop, un repas du soir une nuit tranquille et un petit déjeuner, le lendemain le chirurgien, qui le voyait chaque année : « bon ! allez remets ton épaule en place et à l’an prochain… ».  

Un autre jour c’est un patient qui se présente avec un eczéma de la jambe dans un sale état, tout sanguinolent et surinfecté. Alors l’interne : « la chambre 10 est libre mettez-le là et on verra demain matin avec le patron ». Mais le lendemain arrive le chef de service qui demande à l’interne : « Alors Djoubahi et son eczéma surinfecté, il est à quelle chambre ? » ; « Mais comment vous savez qu’il est là ? » ; « Hé bien hier alors que je faisais mes visites, je l’ai vu se frotter la jambe sur les piles du pont pour être bien sûr que ce serait assez impressionnant pour une hospitalisation. »   On soignait Djoubahi quelques jours pour au moins éviter des complications et il repartait … Jusqu’à l’année prochaine.

Les patrons certains m’ont vraiment appris mon métier, d’autre c’était plus… Discutable. Parfois trop vieux et « datant » un peu, comme ce vieux médecin qui ne supprtait pas le stéthoscope dans les oreilles, alors à chaque patient, l’infirmière qui accompagnait pour la visite mettait un drap sur le torse du patient et le médecin collait son oreille pour ausculter les poumons c’était un peu déroutant pour nous les jeunes médecins. Mais le plus étrange c’est qu’il fumait en même temps et des maïs, heureusement qu’il y avait le drap pour protéger torse du malade, car souvent des cendres tombaient dessus.

Le radiologue quant à lui était une sorte de tyran qui traitait assez mal son personnel et très mal ses internes : « comment ! Mais vous êtes un abruti vous ne voyez pas la fracture… » un jour qu’il s’en prenait à une jeune interne un peu timide elle craque dit « je ne sais pas ! il faut en parler au représentant des internes… » et elle part en courant et en pleurant. Furieux, il appelle l’internat, et convoque le « représentant des internes » sur le champ. Il se trouve que c’est moi qui avais été désigné pour cette fonction. J’y vais et c’est un patron en colère qui me reçoit : « alors, maintenant il y a un « représentant » des internes, si je veux engueuler un interne il faut que je convoque son représentant ? Qu’est ce que cela veut dire ! Mais c’est le Kolkhoz ! » Nous étions en 1976 et Mai 68 n’était pas si loin et avait laissé des traces. Mais il m’avait à la bonne et j’ai pu le calmer.

Cette année à l’hôpital de Tarascon ce ne fut pas le Kolkhoz, certainement pas, mais ce fut une année de partage, d’amitié et nous avons pu apprendre ensemble une autre partie de la médecine, qui ne s’apprend pas dans les livres ni dans les cours, et cela allait bien nous servir quand nous allions nous lancer seuls.