Ah, Les premières années de Médecine, j’en ai appris des choses avec les infirmières de l’hôpital d’Arles et même avec KnuKnu. Mais ça c’était l’été dans l’année il y avait les cours et ça c’était autre chose ! Les cours dans les amphis bondés. On était trois cents à écouter les profs faire leur cours sur l’estrade devant le grand tableau et ils parlaient à une vitesse… Phénoménale, à toute berzingue. Il fallait suivre et on grattait on écrivait à toute allure… C’est peut-être là que la plupart d’entre nous on acquis l’écriture de docteur avant d’en acquérir les connaissances. Mais c’est aussi là qu’on a appris le travail d’équipe, le début de la confraternité. Pour certains cours on était obligé de travailler à plusieurs, l’anatomie par exemple. Alors pendant le cours, nous nous regroupions dans l’amphi et deux d’entre nous (parfois trois) s’occupaient du texte, tandis que deux autres s’occupaient des schémas. À la fin du cours on partageait : celui qui avait le texte recopiait les schéma et vice versa. Et nous comblions les « trous », parce que dans le texte il y avait parfois des trous. Parfois ça allait tellement vite qu’en écrivant on perdait pied, alors on prévenait les autres : « je perds pied ! » pour qu’ils se concentrent et continuent à écrire, celui qui avait calé laissait trois lignes blanches et reprenait un peu plus tard « je reprends » et il complétait les lignes blanches après le cours, avec le texte des autres. Fallait s’accrocher.
À l’époque il n’y avait pas de polycop, il n’y avait que les cours. Certains professeurs faisaient leur cours deux fois, en effet les amphis étaient trop petits, 300 personnes maxi, nous étions 600, nous étions séparés en deux groupes. Mais c’est là qu’on a eu parfois des problèmes : il y a des profs qui ne supportaient pas qu’on ne les écoute pas religieusement et qui pouvaient s’énerver facilement. Je me souviens d’un prof, chaque fois qu’il prononçait un mot ayant un certaine consonance avec sexe ou fesse, c’est tout l’amphi qui reprenait « sexe, sexe, sexe…. » Mais sans remuer les lèvres et je vous assure que ça fait un bruit…agaçant. Alors il disait une fois « cessez je vous prie » deux fois et à la troisième il partait en disant « débrouillez-vous !» Pour se débrouiller on se débrouillait en allant tous au deuxième cours : 600 dans un amphi de 300 il y avait des étudiants partout dans les travées, les escaliers, les appuis de fenêtre etc… Et un silence !!! plus question de sexe ou de fesse le premier qui parlait un peu fort tous les voisins lui tapaient sur la tête : pas question que le prof se barre encore une fois au milieu du cours.
Ah, les profs il y en avait de toutes sortes. Mais à l’époque, on les appelait « les mandarins ; » ils avaient un peu tous les pouvoirs à la faculté. Certains déléguaient les cours à leurs assistants, qui faisait cela avec plus ou moins de bonheur et de passion. Mais d’autres tenaient à assurer personnellement leurs cours, mais il faut dire que c’était en plus de leurs recherches et de la tenue d’un service hospitalier. Cela donnait parfois des situations cocasses. Le Professeur Picard, par exemple, un grand patron, un grand chercheur, il lui arrivait parfois en plein cours, alors qu’il était en train d’écrire une formule au tableau, de faire une pause… Nous sentions qu’il avait une idée ! Et l’équation se transformait progressivement pour évaluer cette nouvelle idée… Nous n’existions plus, l’ampli avait disparu, il était parti dans une autre dimension, celle de ses recherches. La tradition était alors de rester très silencieux, pour ne pas troubler les réflexions du maître. Cela pouvait durer longtemps, parfois quelques minutes parfois plus… Et soudain, il nous apercevait : « Ah oui ! Nous en étions où ? » et s’il voyait qu’il avait perdu trop de temps et ne pourrait finir son cours dans les délais : « bon vous verrez le reste dans les polycops ! » polycop qu’on n’avait pas ! et il partait.
Et le doyen !! Il ne se laissait pas marcher dessus, il faut dire que c’était les années 69, 70 et il restait un certain vent de révolte. Un jour un étudiant lui a dit quelque chose qui ne lui a pas plu. Alors on a vu le doyen descendre de l’estrade et courser le gars en hurlant : « Viens ici petit con, si t’es un homme ! » mais l’autre avait filé sans demander son reste. Faut dire qu’il était sacrément costaud le doyen…. Alors ils sont parti tous les deux et voilà le cours interrompu.
Ah, les « Patrons » il y en avait de toutes les sortes, certains très doués, d’autres plus bizarres, parfois sur des générations. Je me souviens d’une sorte de dynastie : il y avait le père, puis le fils puis le petit fils tous les trois avaient le titre de professeur, mais pas au même niveau. Le père très brillant et respecté était surnommé l’aigle, son fils un peu moins brillant était surnommé le faucon, mais le petit fils, dont je vous laisse apprécier le niveau, son surnom c’était : « le Vrai Con ! ». Ces professeurs n’étaient pas toujours très respectueux de leurs étudiants. Une légende courrait qu’un professeur au cours des « cliniques », un examen oral en fin d’études où l’enseignant posait des questions sur l’ensemble du programme aurait pris quelques petits os et le faisant sauter dans sa main, aurait posé la question suivante : « donnez-moi le nom de ces petits os que je fais sauter dans ma main ? » à 5 mètres de distance, difficile de répondre. La légende veut que l’étudiant prenant des clefs dans sa poche et les faisant sauter dans sa main a répondu : « qu’est-ce qu’ouvrent ces clefs que je fais sauter dans ma main… » l’histoire s’arrête là, ce qui s’est passé ensuite n’a pas été transmis. Il y en a d’autre qui faisaient de leur mieux, pas toujours optimistes. Un de nos maîtres, chaque fois qu’on lui posait une question, répondait invariablement : » C’est difficile la médecine, mes enfants, c’est très difficile. » ce qui n’était guère encourageant. Nous n’osions plus lui poser de question, il avait l’air si désespéré. Mais heureusement il y avait des patrons qui essayaient vraiment de nous enseigner le métier et ils furent nombreux. Mais je citerai qu’un le Pr. Casanova, passionné mais qui pourtant ne restait pas uniquement sur la médecine. D’ailleurs il faisait la chronique tauromachique sur RMC. Il était capable de venir assister ses internes en débarquant au milieu de la nuit qui à faire une partie d’échec avec l’interne de garde s’il n’y avait pas trop de travail. Mais surtout il nous apprenait à réfléchir par-delà les chiffres et les connaissances. Ce qui est à mon avis la base pour tout bon médecin : réfléchir et raisonner en se basant sur ses connaissances. Il était professeur des « maladies infectieuses » Il était non loin de la retraite quand est survenue l’épidémie de SIDA, et il disait : « la chance que j’ai eu, je commençais à m’ennuyer quand est survenue cette épidémie… » Mais c’était de l’humour. Ce patron vraiment humain avait imposé à tout le personnel soignant de serrer la main et de faire la bise à tous ces porteurs du sida qui venaient dans le service, c’était une révolution, car ils étaient traités comme des pestiférés à l’extérieur. Certains de ces patients avouaient ne venir à l’hôpital que pour échanger un serrement de main qui leur était refusé au dehors…