Arles : Les débuts
Oh ! je les vois, les pompiers, ils courent le long de la galerie au premier étage de l’hôpital d’Arles, en poussant un brancard. Ils arrivent en courant ! et moi qu’est-ce que je vais faire ? qu’est-ce que je vais devenir ?
Il faut vous dire que c’est l’été de mes 20 ans, je sors de ma deuxième année de médecine. Cet été là tous mes projets vacances sont tombés à l’eau, les copains tous partis à la plage ou à la montagne et moi bloqué à Arles. C’était sympa, mais je m’ennuyais un peu. Or, en sillonnant les rues d’Arles sur ma mobylette, voilà que je tombe sur le Docteur Thuant, un ami de mes parents. Docteur Thuant, oui c’est un drôle de nom pour un docteur, mais c’est thuant avec un « H » ! Non pas une hache, un « H » après le « T » il faudrait dire TSSSuant ! mais on dit Tuant ! En fait il était vietnamien et pneumologue, ce qui n’est pas incompatible même si on s’appelle Thuant ! Il était pneumologue en ville et à l’hôpital, il était connu car c’est lui qui faisait les radioscopies de contrôle on faisait ça à l’époque, mais plus maintenant : trop de rayons ! Alors on se mettait derrière l’écran et le pneumologue devant, et il faisait respirer et bloquer la respiration : Respirez ! ne respirez plus ! mais comme le docteur Thuant avait un petit accent, il disait : « Hespiez ! Hespiez plus ! » c’était devenu son surnom… Bref, je le croise dans Arles et il me dit « Bonjour Bertrand, Alors comment tu vas ? » je lui dis que je vais bien mais que je m’ennuie un peu n’ayant plus rien de prévu cet été. « Quoi ! mais va voir le directeur de l’hôpital de ma part et il va te trouver quelque chose à faire » j’étais un peu étonné, mais quand j’ai commencé médecine on m’avait dit : « L’hôpital c’est le meilleur endroit pour apprendre ton métier » et on m’avait dit aussi « Quoiqu’on te propose de faire, ne dis pas je ne sais pas faire dis oui et quand il le faut dis : comment on fait ? Quelqu’un t’expliquera et ensuite tu sauras faire » Alors je suis allé voir le directeur de l’hôpital qui a eu l’air très intéressé : « deuxième année de médecine ! C’est bien, c’est très bien ! alors revenez demain matin à 8 heures, on vous fera un petit contrat de travail, vous toucherez trois sous et vous pourrez commencer à travailler. » Moi : « Ben oui, c’est drôlement sympa tout ça, mais qu’est ce que je vais faire ? » et lui « vous allez être infirmier aux urgences. » « Hein ! infirmier des urgences !!!! » là j’ai un petit haut le cœur : il faut dire qu’en deuxième année, on fait de la physio de la chimie des math un peu d’anatomie ; de la théorie quoi… Mais je n’avais jamais approché un patient, j’ignorai comment on fait une piqure ou un pansement ! Ni prendre une tension ni dans quel trou il fallait mettre le thermomètre. Alors : Infirmier aux Urgences ! Mais on m’avait dit quoiqu’on te propose dans le métier, tu acceptes, c’est comme cela que tu sauras comment faire. Alors j’ai dit oui. Et c’est comme cela que je me retrouve infirmier des urgences au premier étage de l’hôpital d’Arles. Pourquoi premier étage alors je n’en sais rien, probablement parce que le bloc opératoire était au premier étage… C’était l’ancien hôpital celui au centre-ville où Van Gogh avait été soigné. Il avait peint la cour fleurie de l’hôpital, mais elle était plus fleurie c’était un parking pour le personnel. Quand on a transféré l’hôpital dans les nouveaux bâtiments, L’ancien bâtiment est devenu le centre Van Gogh et ils ont reconstitué le jardin comme Van Gogh l’avait peint.
Mais revenons à nos moutons ou plutôt à nos pompiers, quand ils amenaient un blessé, ils entraient dans la cour de l’hôpital en passant sous le porche pour aller à l’ascenseur qui se trouvait dans le coin opposé puis poussaient le brancard du blessé tout le long de la galerie ouverte au premier étage pour arriver à l’entrée du bloc opératoire où je les attendais…. J’ai appris plus tard que plus ils courraient vite, plus c’était sérieux, et là je peux vous dire qu’ils courraient vite. Ça m’a foutu un choc : « qu’est ce que je vais faire ? » Alors là j’ai fait ce que j’ai refait tout au cours de mes séjours à l’hôpital et même souvent au cours de mes études : J’ai décroché le téléphone et j’ai fait un numéro au hasard : « Allo, c’est une infirmière ? ah très bien ! moi c’est l’étudiant qui est aux urgences et un blessé arrive ; je ne sais pas quoi faire … » pas besoin de raccrocher aussitôt il y avait 3 ou 4 infirmières charmantes autour de moi pour donner un coup de main à l’étudiant en médecine. Et c’est vrai que dans le fond, elles m’ont appris une partie du métier. Mais d’autre part, ce n’était pas bien nécessaire, car sont arrivés le chirurgien chef de service, des infirmières, un interne, un anesthésiste…, comment avaient-ils été prévenu ? Mais j’étais loin d’être seul ! Alors là j’ai vu entrer le blessé, c’était un motard, il était un peu inconscient, mais surtout il avait une jambe dans un état !!! Ce n’était pas beau à voir. D’ailleurs, je ne regardais pas trop, parce que je ne voulais pas tomber dans les pommes le premier jour. Rappelez vous que je n’avais jamais vu de blessé et encore moins de plaie… Je restais un peu loin, quand soudain quelqu’un me tend une grosse paire de ciseaux et me dit « allez coupes ! » Quoi ! la jambe !!! « Mais non la combi ! ». C’est là que je vois que le type avait une superbe combinaison de motard en cuir souple de couleur crème, je la vois encore ! elle était déchirée au niveau de la fracture. Je connaissais vaguement le motard, alors je dis « ben non, il doit y avoir une fermeture éclair dans son dos : on va lui enlever ! » ; « mais ça ne va pas, on ne peut pas le bouger dans son état, c’est trop dangereux et de toute façon la combi elle est foutue ! alors coupe ! » J’ai obéi, j’ai coupé la combi en passant un peu au large de l’os qui sortait et je l’ai entièrement dépiauté à grand coup de ciseaux. Ce qui est curieux c’est que plus tard, au sujet de ce gars-là qui était assez connu sur Arles avec sa moto et sa combinaison de cuir crème, personne ne se souvenait que les chirurgiens lui avaient sauvé la jambe. En revanche, tous se souvenaient que c’était moi qui avais découpé la fameuse combi crème. En passant dans les rues d’Arles j’entendais parfois : « Oui c’est lui ! il a à découpé la combi crème de machin ! Si, si je te dis que c’est lui ! oh le con ! » Je n’aurai jamais pensé atteindre la gloire dans Arles de cette façon. Et d’un seul coup tout est retombé. Je veux dire que le blessé, les chirurgiens sont rentrés dans le bloc, toutes les infirmières se sont envolées pour rejoindre leurs services et je me suis retrouvé tout seul à l’entrée du bloc.
J’étais assez satisfait de moi, cette première intervention s’était assez bien passée. Quand voilà le téléphone qui sonne, je décroche : « allo, salut c’est l’accueil » Bon l’accueil c’était le concierge, ce n’était pas un infirmier, il orientait les gens qui se présentaient au porche d’entrée. « Bon je t’envoie, trois petites anglaises, elles sont en maillots de bain, en bikini » et il rigole « mais t’en fait pas, elles vont bien elles marchent, elles arrivent. » Moi « trois petites anglaises ! en bikini ! ben, envoyez-les-moi. J’m’en occupe ! » Et là je vois arriver trois… Homards ou écrevisses, comme vous voulez. Rouges, mais rouges, rouges. En fait elles n’avaient pas réalisé que le soleil des Saintes Maries de la mer n’était pas le même soleil que celui du Sussex ! il était un peu plus violent. Ça elles avaient morflé, mais moi j’étais bien embêté, qu’est-ce que je vais faire d’elles ? Alors même technique : Tél, infirmière ? moi étudiant ! et hop on vient m’aider. « Oh ! c’est pas grave, tu réhydrates et tu tartines. » « Quoi ! tu veux que je leur offre du thé et des tartines ? mais qu’est-ce que c’est que cette histoire. » « Mais non, tu leur donnes à boire de l’eau et tu les tartines avec ça. » et elle me tend un tube de crème. « Tu leur en passes partout. » « Partout ! mais alors il faut leur enlever leurs bikinis. » « Pas besoin ! tu vois bien que sous les maillots la peau n’est pas brulée ! alors partout où c’est rouge. Tu tartines sans déshabiller. » « Ah bon, d’accord. » Alors j’ai tartiné, j’étais content, c’était assez intéressant. Les petites anglaises avaient l’air contentes, elles aussi, les infirmières aussi et puis tout le monde est reparti. J’étais très fier : deuxième intervention et c’était pas mal du tout.
J’étais de plus en plus à l’aise, super cool, les urgences c’est sympa. À ce moment le téléphone sonne de nouveau : « on voulait te prévenir : la maison de retraite à coté nous envoie ses pensionnaires. » « Ah bon, pourquoi ? » « ben, ils ont tous la gastro alors ils vomissent et ils ch… partout. Alors on t’envoie les 50 d’un coup et tu t’en occupes. » « Hein, mais non ! » Je paniquais complétement je me suis vu avec 50 petits vieux se soulageant dans l’accueil devant le bloc opératoire… « Mais non faut pas… » et c’est à ce moment là que j’ai entendu un grand rire à l’autre bout de la ligne … C’était une blague, une sorte de bizutage.
J’ai beaucoup appris pendant ces passages en tant qu’infirmier aux urgences de l’hôpital Van Gogh. Par les infirmières beaucoup : mais par d’autre les chirurgiens et les médecins et puis les internes. Je me souviens particulièrement de KnuKnu, il était africain, je ne sais plus de quel pays, il rentrait parfois chez lui où il était traité comme un grand professeur de médecine. Mais souvent, il faisait l’interne aux urgences d’Arles. Il y était très connu car cela faisait plus de dix ans qu’il y assurait des remplacements. Ce n’était pas un mauvais médecin et il avait de l’expérience, mais parfois il abusait un peu du rosé servi à la cantine. Un après midi je reçois un blessé avec une plaie au poignet, rien de grave mais ça nécessitait bien un ou deux points de suture. J’allais appeler KnuKnu, mais il arrive, pas bien clair. Il attrape le porte aiguille et le fil que j’avais préparés, je me précipite pour faire allonger le patient. Mais il ne me dit « pas la peine, je n’ai pas le temps, il a qu’à mettre son bras sur la table d’examen. » Et nous voilà lui d’un côté de la table, le patient debout de l’autre côté, avec son bras posé entre les deux et moi un peu surpris à coté du patient. Et KnuKnu plante l’aiguille pour faire son point, malchance, il pique probablement une petite veine et voilà la plaie qui était sèche se mettre à saigner ! Le blessé voit ça et ni une, ni deux, il s’évanoui et tombe de tout son poids. Heureusement que j’étais à coté de lui car j’ai pu amortir sa chute. Amortir seulement, car il faisait bien dans les 90 kilos et à l’époque j’étais plutôt gringalet. Mais bon je l’ai accompagné vers le sol et on s’est retrouvé tous les deux par terre ! Enfin tous les trois ! Car j’ai réalisé que KnuKnu lui aussi était par terre. En fait il avait suivi le fil planté dans le poignet du blessé, il était lui aussi à quatre pattes… Je lui dis : « bon, on va le remettre sur le brancard. » Mais KnuKnu me répond « Non, je n’ai pas le temps : on finit comme ça ! ». Et on a fini comme ça, tous sur le carrelage, même le fil. Les gants pour l’asepsie semblaient bien inutiles… C’est la première et la dernière fois que j’ai vu recoudre avec un fil qui trempe dans la poussière. C’est moi qui devais assurer le suivi et enlever les fils au bout de 7 jours. Je le voyais revenir avec inquiétude imaginant une infection locale ou un abcès. Eh bien non, tout s’est très bien passé, il a cicatrisé parfaitement : Costaud le mec ! Et moi j’ai retenu qu’on ne faisait jamais de soins sans faire allonger les patients.