En novembre 2020, la pandémie était chez nous depuis 9 mois et un certain nombre de réflexions me sont paru intéressantes: J’ai appelé cela « L’intolérance à l’incertitude. » et voici ces impressions :
L’intolérance à l’incertitude.
L’épidémie de covid a mis en évidence toutes les difficultés pour anticiper l’évolution d’une maladie nouvelle et de ce fait encore inconnue, et de savoir ainsi adopter les mesures qui diminueront l’impact de la maladie sur nos sociétés. Surtout, lorsque que l’information circule à grande vitesse sur de nombreux canaux, dont certains très libres et où n’importe qui peut s’exprimer quelques soit ses qualifications et surtout sans contrôle.
Sur le plan médical cela a soulevé de nombreuses questions, de même sur le plan politique. Je me garderai bien de donner mon avis sur les traitements car cela dépasse mes compétences, il en va de même pour les décisions politiques. C’est en médecin, mais surtout en humaniste que j’ai observé cette épidémie en France et ce qui m’est apparu comme évident, c’est l’intolérance à l’incertitude et cela a eu des conséquences tant sur le plan individuel que collectif. Modifiant de manière notable les comportements face à cette épidémie.
C’est alors que j’ai pris conscience de ce que 40 ans d’exercice de la médecine générale m’avait fait entrevoir : L’homme tolère très mal l’Incertitude surtout en ce qui concerne sa santé.
Tout d’abord, depuis toujours, il y a cette incertitude de la vie d’après… On peut remonter très loin dans le temps, on retrouve toujours ce soin aux morts. Le plus bel exemple en sont les pyramides, tout est prévu pour améliorer cette vie d’après sans que l’on sache vraiment en quoi elle consiste. Si on veut bien y prêter attention, de tout temps les hommes ont suivi ceux qui leur promettaient un après : Le Walhalla, le Paradis (chrétien ou coranique), la résurrection des morts, la réincarnation ou le Shéol hébraïque…. Et ces lieux sont parfaitement décrits par les saintes écritures, comme si certains les avaient visités…. Le but étant de lever l’incertitude de la mort en affirmant : suivez-moi, je vous garantis le paradis et la vie éternelle.
De même, le malade n’accepte pas que son médecin n’ait pas de certitude quant à sa maladie ou son traitement. Le patient arrive à la consultation, présente un certain nombre de signes cliniques et termine son exposé en disant : « Qu’est-ce que j’ai ? Que faut-il faire ?» Et lorsque le médecin dit « Vous allez faire quelques examens afin de d’identifier la maladie et d’en décider le traitement » C’est un regard étonné et chargé de reproches que le patient envoie au médecin, regard signifiant : « vous ne savez pas ce que j’ai ?? » Eh bien non : ce n’est pas parce que l’on est médecin que l’on connaît toutes les maladies, tous les cas cliniques et tous les traitements adaptés. Il nous faut tâtonner, chercher et réfléchir pour adapter nos traitements… C’est Aristote qui a dit : « L’ignorant affirme, le savant doute, le sage réfléchit ». Pourtant le doute du praticien inquiète le malade, alors que la certitude de l’ignorant le rassure …. À tort.
Notre génération de médecins, ceux qui sont entrés en 1° année de médecine à la fin des années 60, est un peu responsable de cette perte de confiance des patients, en effet, auparavant les médecins se présentaient comme un peu gourous, un peu magiciens. Certains s’en moquaient, à commencer par Molière : dans Dom Juan (Acte 3, scène 1.) Sganarelle affirme, « Cet habit me donne de l’esprit !» il est le valet de Dom Juan, et il a mis le costume d’un vieux médecin. Or, trompé par l’habit, des malades viennent le consulter. Mais lorsque Dom Juan lui demande s’il leur a dit qu’il n’y connaissait rien ; Sganarelle répond « Moi, point du tout, j’ai voulu soutenir l’honneur de mon habit, j’ai raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun. » Et devant le doute qu’émet Sganarelle lui-même sur le bienfondé de ses prescriptions, son maître lui rétorque : « Par quelle raison n’aurais-tu pas les mêmes privilèges qu’ont tous les autres médecins ? Ils n’ont pas plus de part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès, et tu peux profiter comme eux du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard, et des forces de la nature. »
Notre génération a voulu enlever à notre métier, la part de « grimaces » et de « magie », pour y mettre plus de science… mais cela implique d’avouer le doute, ce qui aggrave l’inquiétude du patient. Alors on a vu réapparaitre des médecins affirmant tout savoir et donnant réponse à tout : « Qui est causée par l’âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs… Ossabandus, nequeyrs, nequer, potarimum, potsa milus. Voilà justement pourquoi votre fille est muette. » toujours Sganarelle dans « Le Médecin malgré lui » et ça marche, ou plutôt le malade est convaincu que ce médecin-là : SAIT, alors que le médecin honnête qui a montré ses doutes passe pour un ignorant ….
Pendant cette épidémie de coronavirus, le public et donc la presse, se sont tournés vers les « sommités » du corps médical et nombre d’entre eux, attirés par les caméras se sont exprimés et malheureusement ce ne sont pas toujours les plus savants, ou les plus intelligents, ceux qui s’interrogent et doutent, ceux qui adaptent les traitements et les directives en fonction de l’évolution de la maladie, que l’on a entendu. Ceux qui ont eu la faveur des micros ce sont plutôt ceux qui affirmaient savoir. Et surtout ceux qui disaient ce que le public souhaitait entendre : ceci n’est rien, c’est facile à soigner, il n’y a pas de deuxième vague, je sais comment traiter cette maladie, on vous fait peur pour rien, etc. Ce qui est étonnant c’est le nombre d’individus qui les ont suivis et ce de manière inconditionnelle parfois avec beaucoup d’agressivité envers qui émettait un doute sur les affirmations proférées empêchant ainsi toute discussion et tout échange. Étonnant et inquiétant, car personnellement quand quelqu’un affirme : « Je suis le meilleur, le seul qui sait ce qu’il faut faire, personne ne peut me contredire puisque personne n’en sait autant que moi ! » j’ai plutôt tendance à m’en détourner, ces propos m’évoquant des personnages qui ont entrainé beaucoup de gens dans des attitudes peu cohérentes. L’histoire est emplie de ces leader d’opinion dont les certitudes ont emmené des peuples sur de fausses voies. Pour être suivis, ils ont affirmé connaître la solution aux problèmes de leur concitoyens, peut être en étaient-ils convaincus eux même, mais en choisissant des propos qui laissaient entendre que devant l’incertitude de l’évolution de la maladie, ils apportaient la certitude d’une évolution heureuse. Ils entrainaient les français vers une relation à la science qui est plus de l’ordre de la foi que du raisonnement scientifique. Or les techniques de lutte contre les maladies ne doivent pas s’inspirer de l’intuition ou de la croyance, mais de faits scientifiques. Du temps de Molière, la saignée était présentée comme le traitement universel. Elle avait certainement des effets bénéfiques dans certains cas, mais les effets étaient désastreux dans d’autres indications. Il a fallu du temps pour que l’expérimentation et des études plus poussées mettent en évidence les bonnes indications. Lors de l’apparition d’une nouvelle maladie, il est justifié d’expérimenter de nouveaux traitements, mais avant de les déclarer souverains il faut faire la preuve scientifique de leur efficacité, pour ne pas tomber dans les mêmes errances que la saignée.
Cette incertitude est aggravée par les hésitations des scientifiques sérieux, hésitations car ils s’adaptent à l’évolution des connaissances et rectifient les erreurs lorsqu’une meilleure connaissance de la maladie les met en évidence. Ce qui les distingue des gourous qui ne démordent pas de leur idée première et ne se remettent pas en question quitte à plier les faits pour les faire coller à leur théorie. De ce fait ils entrainent derrière eux une suite de disciples qui ne font que se renforcer dans leur croyance. Tandis que le sage qui doute et réfléchit donne l’impression de n’y rien comprendre : « Vous voyez bien, il n’y comprend rien : lui-même dit qu’il s’est trompé. ».
Toute cette incertitude fut aggravée par les médias et les réseaux sociaux. Ces micros tendus aux grandes gueules, ceux qui savait et qui affirmaient savoir comment sauver le monde. Il était plus facile de leur donner la parole qu’aux vrais savants qui vont exprimer leurs doutes, et plutôt proposer des pistes de réflexions et des contraintes sur notre vie sociale, ce qui reconnaissons-le est beaucoup moins spectaculaire et glamour. Et pourtant !!! D’autre part les réseaux sociaux ont donné la parole à beaucoup de personnes qui se sont bombardées spécialistes de la question et y ont déversé de nombreuses affirmations contradictoires et erronées ce qui a augmenté l’incertitude, d’autant plus qu’il était impossible de contredire ces affirmations car les critiques étaient noyées dans le flot de commentaires parfois très partisans. Umberto Eco a écrit « Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles. » J’ai entendu une traduction qui me plait bien et que je retranscrirai ainsi : « autrefois les cons parlaient au bar un peu bourrés et quand ils étaient un peu trop bourrés on les renvoyait chez eux : cela ne portait pas à conséquence. Maintenant ils sont chez eux, complétement bourrés et toujours aussi cons, mais ils s’adressent au monde entier et ils reçoivent de nombreux « likes ».
Cette épidémie nous a remis face aux incertitudes de la vie et de la mort. Certains ont surfé sur ces craintes, d’autres ont été bousculés par la vague. Comment ne pas se noyer ? L’incertitude devant la mort n’est pas nouvelle, déjà dans la bible il était affirmé : « nul ne sait, ni le jour, ni l’heure. » alors comme l’a dit Gandhi “Vis comme si tu devais mourir demain, apprends comme si tu devais vivre pour toujours.” En médecine apprendre est indispensable, car c’est la connaissance de la maladie qui permettra de la vaincre. Nous devons donc écouter les savants, non pas ceux qui se basent sur leur seule intuition, mais ceux qui réfléchissent et savent s’adapter à l’évolution des connaissances.
Une autre certitude : c’est ensemble que nous pourrons avancer, si chacun tire la charrette de son côté, il sera difficile d’arriver à destination.
Alors « carpe diem » : cueille le jour et ne sois pas curieux de l’avenir. Et comme disait Pierre Desproges : « Vivons heureux en attendant la mort » Car même confinée la vie est belle.
Bertrand Sergent, Novembre 2020.
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